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REVIEW – La Métamorphose

« La cucaracha, la cucarachaaa… »

Le pitch

La Métamorphose est un manga de Bargain Sakuraichi, aussi connu sous le nom de Toshifumi Sakurai, auteur de Ladyboy vs Yakuzas et La Virginité passé 30 ans, édité aux éditions Akata. L’histoire, vous la connaissez sans doute déjà : Gregor Samsa, représentant de commerce sans un cheveu qui dépasse et dont le professionnalisme en ferait pâlir plus d’uns, se retrouve un beau matin transformé en une chose assez répugnante. Évidemment, cela finit mal pour l’asticot (ce n’en est pas un mais vous avez vu où je voulais en venir). La fin du manga est similaire à la fin de la nouvelle (ce qui est plutôt logique quand on lit une adaptation me direz-vous.)

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La réécriture

C’est la première réécriture et donc la première œuvre autant inspirée de la nouvelle de Franz Kafka que je lis, et je dois dire que je suis agréablement surprise. L’auteur l’explique dans sa post-face qu’il « est impossible de l’adapter en manga ! ». En effet, l’espace scénique est principalement transposé dans la tête du personnage principal. Compliqué donc de rendre compte de ses pensées torturées sous forme de vignettes… C’est alors du point de vue du père que l’histoire est abordée. Et cela fonctionne très bien ! Évidemment, on déteste tout autant les parents dans le manga que dans la version originale, et le mutisme de Gregor le pose encore plus en position de victime. Quels parents indignes, quels êtres incapables de la moindre empathie ! Plus l’histoire se déroule et plus le pseudo-respect lambda que l’on peut avoir pour les protagonistes principaux trace sa route pour partir loin… trop loin ! Entre un vieux pervers flemmard, une sœur a priori dévouée qui finit par s’avérer être une vraie con***** et une mère qui a dû laisser son instinct maternel au vestiaire, tu m’étonnes que le pauvre cafard déprime !

Bon, cessons de juger ces pauvres gens et tâchons de revenir à notre sujet de réécriture. C’est finalement une pirouette émotionnelle que cherche à nous faire vivre le mangaka, pirouette que l’on ne peut pas avoir dans l’œuvre originale puisqu’on est directement plongés du côté du métamorphosé. Or ici, en découvrant l’histoire par les yeux du père, il est impossible de ne pas coller sa vision à celle de Monsieur Samsa. Mais le lecteur se voit vite reprendre la distance garante de son humanité au fil de l’histoire.

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La monstruosité

Finalement, ce qui ressort davantage de ce manga, c’est la monstruosité sous toutes ses formes.

Premièrement, la monstruosité physique : le fils Samsa est tout de même transformé en gros cafard dégueu, ça n’est pas ragoûtant. Les détails sont assez réalistes et on comprend bien la stupeur de la famille qui découvre le corps frétillant de l’insecte pour la première fois. D’ailleurs, à chaque fois que celui-ci apparaît dans une planche, on hésite entre empathie profonde et dégoût tout aussi profond, ce qui nous fait bien comprendre ce que doivent ressentir les membres de la famille.

La monstruosité physique se retrouve aussi chez certains personnages qui, sans être vraiment monstrueux, sont vraiment laids. Le père est laid (cela étant d’ailleurs très souvent accentué par des expressions faciales exagérées), la troisième bonne est laide, l’ancien collègue du père est laid, la mère est laide… bref, tout le monde est laid ! Presque aussi laid que ce pauvre Gregor. Sauf que les personnages, eux, sont également laids de l’intérieur. En effet, de part leur comportement, leurs phrases, leurs pensées, leurs agissements, et même leur philosophie de vie (vivre aux crochets de son fils parce qu’on a fait faillite alors qu’il trime comme un fou, ce n’est pas très jojo…). Bref, le manga est un réel tableau de la monstruosité et de la laideur humaine, sous toutes ses formes, et à tous les niveaux.

Le traité

Je vous l’avoue, je ne suis pas fan du dessin. Je préfère les traitements graphiques plus fins et surtout plus sobres. Ici, chaque vignette déborde de détails, ce qui contribue à cette ambiance cauchemardesque et nauséabonde.

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Finalement, tout est fait pour que l’on déteste les personnages. Déjà dépeintes dans la nouvelle originale, leurs personnalités sont ici renforcées de manière à ce que le lecteur s’en éloigne à chaque fois un peu plus. Prenons la sœur : au début, elle semble être la seule adjuvante de l’histoire. Touchée par le malheur de son frère, elle lui apporte tout de même ses repas, nettoie sa chambre et semble raviver le peu de flamme humaine qui reste dans le cœur des parents. Mais finalement, elle vrille. Ensuite, pour la mère, figure maternelle, on s’attend forcément à ce qu’elle prenne les devants et protège son fils des maux qui l’accablent. Que nenni ! Cette vieille bique n’a pas plus de courage face à l’adversité que Bohort devant une guêpe. Concernant le père ensuite, en bon père de famille qui porte haut et fort les couleurs de son patriarcat confortable, c’est en peinant qu’il parvient à prendre plus ou moins en main la situation. Et enfin, Anna, la domestique qui se place haut sur l’échelle des femmes vénales. Une belle brochette d’enfants de cœur, en fait !

En bref

La Métamorphose de Bargain Sakuraichi est une lecture que je conseille. Tout d’abord, parce qu’elle permet de se remettre en tête une fabuleuse nouvelle de l’absurde, et que l’absurde, c’est quand même cool. Ensuite, parce qu’elle propose un complément de lecture, une nouvelle grille pour s’approprier davantage l’œuvre de Kafka en la « modernisant » et en permettant ainsi à de nombreux lecteurs de la découvrir. Enfin, parce que cela se lit vite, d’une seule traite et sur un seul volume. Bref, foncez !

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